Extrait
1. QU'EST-CE QU'UN MALADE MENTAL ?

Perdre la raison, c'est sortir d'un univers de croyance.
Durant la première partie de mon existence, j'ai vécu dans un univers de croyance que nous pourrions nommer "l'univers de croyance du Père".
Puis ma rencontre avec la femme-singe m'a plongé dans un nouvel univers de croyance : l'univers de croyance de la Femme-singe. D'où ma chute.
Je cherche aujourd'hui et ce, en faisant tourner la langue avec le corps, à entrer dans un nouvel univers de croyance : l'univers de croyance de l'Artiste.
Durant ma jeunesse (jusqu'à ma rencontre avec la femme-singe), jamais je n'ai eu à me sentir malade. Je me sentais différent mais pas malade. Aujourd'hui, c'est tout le contraire. Je me sens comme les autres mais malade. Comme les autres puisqu'en me sexualisant, c'est-à-dire en sortant de l'univers de croyance du Père, je suis devenu un homme. Mais un homme malade. Un homme malade : un homme incapable d'être un homme ? Ou tout simplement un artiste ?
Être malade / être coupable ? Ceux qu'on nomme avec mépris "malades mentaux" ne sont-ils pas aussi désignés par les autres comme des hommes coupables ? Comme des hommes incapables d'être des hommes ?
C'est de la culpabilité que naît l'œuvre. C'est pourquoi les malades mentaux aspirent très souvent à devenir des artistes. Ils créent pour sortir de l'enfer dans lequel les a plongés leur maladie.
Mais qu'est-ce donc que cette maladie ?
Ils sont malades pour les autres et cela les rend coupables d'eux-
mêmes. Ils se vivent alors comme malades. Comme coupables.
Mais sont-ils réellement malades ? Car leur maladie est subjective : ils sont malades dans un certain univers de croyance, celui de leur Femme-singe. Mais pas dans leur propre univers de croyance. Pour guérir, il faut donc qu'ils cherchent à refonder l'univers de croyance duquel ils ont été arrachés. Le faut-il vraiment ? Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils cherchent à construire un nouvel univers de croyance ?


Univers de croyance du Père    ➔      Univers de croyance de la Femme-Singe     ➔      Univers de croyance de l'Artiste


2.  L'EXPÉRIENCE DU MIROIR

Se sexualiser, c'est faire langue de son corps et corps de sa langue. Or en inversant ainsi le rapport de son corps et de sa langue, on devient un idiot, c'est-à-dire un être qui n'est plus capable d'être un individu social et animal au sens où les autres, ceux qu'on nomme normaux parce qu'ils vivent, eux, leur langue pour leur langue et leur corps pour leur corps, le sont.
L'idiot est bien en effet incapable désormais de travailler à devenir un individu social et animal en tant qu'il n'est plus capable, et ce parce qu'il n'est plus habité de ce désir, de travailler à penser socialement et animalement en vue de se sexualiser. Il ne sait plus en effet que se sexualiser pour penser socialement et animalement, ce qui signifie qu'il ne sait plus désormais que penser dans un sens anti-social et anti-animal : il pense en vue de se déconstruire socialement et animalement là où les autres pensent en vue de se construire socialement et animalement. On peut donc bien dire qu'il cherche à avancer dans le sens de l'idiotie, c'est-à-dire le sens qui est exactement le sens contraire de celui que les autres suivent : non plus un sens social et animal mais un sens humain.
Seuls ceux qui sont habités de folie humaine peuvent espérer suivre le sens humain. Et suivre le sens humain, c'est-à-dire travailler à devenir un idiot, c'est être en mesure de faire l'expérience de l'homme. En effet, aller dans le sens de l'idiotie, c'est tenter de réaliser l'homme puisque l'autre de l'homme, c'est l'idiot et que donc en ce sens, se vouloir homme, ce doit être tenter de réaliser l'homme qui sommeille en nous en délivrant cet homme des griffes de son double, l'idiot.
C'est cela même qui est passer de l'autre côté du miroir. En effet, passer de l'autre côté du miroir, ça n'est jamais que devenir son autre et cela ne peut se faire qu'à travers l'expérience de l'idiotie, c'est-à-dire en inversant le rapport de la langue au corps et du corps à la langue.
On peut donc affirmer que l'idiot, c'est-à-dire celui qui cherche à faire l'expérience de son double, cherche avant tout à courir en arrière, c'est-à-dire à se rendre le plus loin possible à l'intérieur du miroir, là où les autres ne cherchent jamais qu'à fuir l'image d'eux-mêmes que leur renvoie le miroir. Ces derniers ne cherchent donc jamais qu'à fuir le miroir.
On peut donc bien dire que délirer, ce n'est jamais que tenter de traverser le miroir, c'est-à-dire tenter d'en faire l'expérience, et ce, pour triompher de son double.


Se sexualiser, c'est passer de l'autre côté du miroir.
En effet, en devenant l'autre de l'idiot, on s'inverse socialement, animalement et humainement.
On s'inverse de telle sorte que l'on devient en fait l'autre contre lequel on cherchait jusqu'ici à se construire et qui était celui que l'on nommait vulgairement "l'idiot".
Il y a en chaque homme un idiot, mais peu le savent et encore moins savent s'engager volontairement dans une lutte contre cet être.
Il est nécessaire de devenir l'idiot si l'on veut avoir une chance de parvenir à le tuer.
Tuer l'idiot, c'est tenter en le devenant de prendre prise sur lui pour arriver à s'extirper de ses griffes.
Seul le poète peut y parvenir.
En effet, seul le poète se donne le droit de faire l'idiot en vue d'analyser celui qu'il cherche à devenir et ce, justement pour l'étrangler.
Mais cette lutte est extrêmement dangereuse en tant qu'on risque réellement de devenir idiot et sans possible retour, je veux dire sans se donner la capacité de ne pas finir étranglé par cet être.
L'arme du poète est ici une arme d'analyse.
Il analyse celui-là même qu'il a accepté de devenir.


L'idiot, nous l'avons défini comme celui contre lequel on cherche à se construire.
Il est notre autre.
C'est pour cette raison qu'on peut dire que devenir cet autre, c'est passer de l'autre côté du miroir.
Et cet autre, il nous faut le tuer.
Tuer l'autre que nous sommes à nous-mêmes afin de parvenir à se dégager de soi.
Ce meurtre, il est le seul acte d'amour possible : c'est par lui et seulement par lui qu'on peut être amené à accéder au corps de la femme.
Tuer l'idiot pour ne plus être idiot, l'idiot étant entendu ici comme l'autre que nous sommes à nous-mêmes.
Devenir fou, c'est risquer de devenir cet autre et ainsi de s'annuler.
C'est pourquoi il faut s'essayer à engager une lutte contre cet autre.
Et pour parvenir à tuer l'idiot, il faut travailler à faire l'idiot : c'est en effet la seule façon de se mettre en mesure de se saisir de cet être.
Il y a donc bien une nécessité de devenir fou. Devenir fou pour se saisir de l'idiot et ainsi le tuer en vue de pouvoir enfin être homme.


3.  SORTIR DE L'UNIVERS DE CROYANCE DU PÈRE

Les gens réagissent socialement.
Et toute réaction sociale est une réaction d'aveuglement.
On est aveuglé par le jugement social que l'on porte sur l'autre.
Et ce jugement nous égare. Il nous pousse à avoir une réaction sociale, c'est-à-dire non responsable.
Penser socialement ou agir socialement, ça ne peut jamais être que penser et agir par le biais de réflexes sociaux, c'est-à-dire d'une façon complètement machinale au fond, animale même et au mauvais sens du terme. On est dépossédé de soi par une pensée qui nous structure socialement en nous transformant en des sortes de bêtes sociales : l'homme n'est en effet jamais qu'un animal social.
L'aventure de l'idiotie nous apparaît donc comme la seule aventure digne d'être menée en tant que seule cette aventure peut nous permettre de remettre en cause la structure sociale qui jusqu'ici déterminait nos agissements.
Devenir idiot pour sortir de l'univers de croyance qui jusqu'ici nous avait structurés et ainsi être en mesure de voir autrement, de penser non plus selon la langue sociale qui jusqu'ici structurait notre pensée mais selon une autre langue : la langue de l'idiotie.
Et la langue de l'idiotie, elle n'est jamais que la langue du corps : une langue anti-sociale et pour cette raison bien plus apte à nous révéler les choses et les êtres dans leur limpidité.
C'est cela même qui est devenir fou. On devient fou pour sortir d'un univers de croyance et ainsi s'élever à une nouvelle langue, langue non plus sociale mais humaine et véritablement humaine.
Et cela ne peut être rendu possible que par le corps de la femme.
C'est en effet le corps de la femme qui, en nous impossibilisant, nous pousse à devenir fou, rendant ainsi possible en nous le surgissement d'une pensée véritablement humaine.
Mais qu'entendons-nous lorsque nous disons que le corps de la femme nous impossibilise ?
Ceux qui pensent socialement, ce sont ceux qui vivent le corps de la femme comme un possible. Il est possible pour eux d'aimer une femme et d'en être aimé et c'est pourquoi ne peut naître en eux le désir de sortir de la langue, c'est-à-dire le désir de s'extraire de l'univers de croyance qui les structure.
Tandis que ceux qui vivent impossible le corps de la femme sont habités du désir de briser l'univers de croyance qui les structure pour mettre fin à cette impossibilité et ainsi pouvoir à leur tour devenir des mangeurs de femmes.
Briser un univers de croyance, ce n'est rien d'autre que briser les murs de la raison sociale qui les enferment dans leur impossibilité.
Ils sont ceux qu'on nomme avec mépris "malades mentaux". On les nomme ainsi parce qu'on les accuse de ne pas savoir penser selon les normes sociales des autres, c'est-à-dire dans l'univers de croyance qui régit la vie de la cité kantienne.
Être malade, c'est n'être plus capable de penser dans la langue dans laquelle les autres pensent.
Mais n'être plus capable de penser dans cette langue, c'est devenir capable de penser dans une autre langue et dans une langue qui sera désormais véritablement singulière.
C'est pourquoi on peut dire que le fou seul est en mesure de parler une langue qui lui est propre. La langue que parlent les autres, elle est toujours une langue étrangère, c'est-à-dire une langue qui les instrumentalise socialement. Ils peuvent certes se targuer de toutes sortes de capacités sociales par le maniement de cette langue, mais cela, ils le payent de leur vie puisque cette langue, en les fonctionnalisant, leur retire le droit de vivre pour eux-mêmes, c'est-à-dire leur retire le droit d'être.


Corps de femme possible         ⬄     pensée sociale

Corps de femme impossible              ⬄     pensée anti-sociale

Freud a dit quelque part que l'homme malade, c'est l'homme qui ne parvient ni à exercer une profession à la hauteur de ses capacités ni à aimer et à être aimé.
Mais n'y a-t-il pas une nécessité à être malade justement parce que cette maladie peut être à la source d'une pensée véritablement critique.



4.  COMMENT DEVIENT-ON MANGEUR DE FEMMES ?

Vas-y !
Frappe. Frappe sans rémission.
Si je te dis de frapper !
C'est donc que je suis coupable. Coupable de m'être laissé injustement accuser d'une faute que je n'ai pas commise. D'une faute que tous ceux qui m'entouraient commettaient allègrement et eux sans que jamais on ne soit porté à les accuser.
Parce qu'eux, ils étaient des êtres de séduction.
Parce qu'eux, ils avaient le droit de commettre cette faute.
Mais moi, ce droit m'était refusé. Parce que jamais il ne me serait donné le droit de devenir un être de séduction.
Parce que pas comme les autres.
Parce que malade mental, c'est-à-dire anormal.
Et cette anormalité, elle a été cristallisée par une faute que je n'ai pas commise.
Par une faute injustement faute.
J'ai donc travaillé à commettre des fautes. Pour leur donner le droit de m'accuser ainsi. Pour leur donner le droit de me jeter des pierres.
Pour rendre juste l'injustice.
Et c'est pourquoi il me semble aujourd'hui nécessaire de devenir un mangeur de femmes.
Un mangeur de femmes, c'est un homme qui joue à l'homme, qui travaille à tendre vers l'être de séduction mais par l'ironie et parce que jamais il ne sera un être de séduction.
Les autres, ils vivent normal la femme. C'est qu'ils n'ont pas à la vivre comme une impossible. Tandis que moi, jamais il ne me sera donné d'aimer et d'être aimé et c'est pourquoi je suis condamné, si je veux poursuivre en moi l'homme, à travailler à devenir un mangeur de femmes.
Un homme donc qui parodie les êtres de séduction.
Qui joue à l'homme parce qu'on lui a refusé le droit d'être un homme.
Parce que jamais il n'aura le droit d'être du côté de ceux qui pensent socialement. Qui pensent normalement.


Manger des femmes pour descendre au fond de la nuit de ses désirs.
Les manger pour sombrer et être habité du désir de ne pouvoir s'extraire du trou dans lequel nous avons chuté.
Manger aussi pour n'avoir plus de corps. Je crois en effet le corps de la femme être l'opium le plus judicieux, je veux dire le plus apte à nous faire oublier notre corps.
Les manger donc pour se faire idiot, toujours idiot.


J'ai été élevé selon la loi du Livre.
J'y ai appris ce qui est bien et ce qui est mal.
Mais en me construisant selon la loi de ce livre, j'ai dû laisser derrière moi tout un pan de mon existence.
J'ai dû m'aveugler sur certaines choses et c'est pourquoi j'ai été porté finalement à me construire contre moi-même.
C'est que je m'étais interdit de manger la pomme, m'étant toujours méfié du serpent. Mon existence était donc véritablement paradisiaque.
Jusqu'au jour où j'ai rencontré la Femme-Singe. Elle, elle a su me persuader de manger de la pomme et elle y est parvenue en faisant pression sur moi par le biais de la force des titres kantiens dont elle était la dépositaire.
Je me suis donc sexualisé. Et en me sexualisant, je suis devenu un homme : un homme comme les autres sont des hommes.
Mais un homme malade. Un homme devant réapprendre l'homme. Parce que s'étant toujours construit contre lui-même.
Quelle chute !
L'homme que j'étais maintenant, il était avant tout incapable de réfréner ses désirs : condamné à manger les femmes. Condamné à être un mangeur de femmes ! Parce qu'ayant appris la femme comme quelque chose d'impossible.
         Que devais-je donc faire désormais ? Tout simplement me faire poète. Poète pour analyser tous les impossibles qui me structuraient et ainsi les exorciser et ainsi pouvoir, un temps soit peu, re-rentrer en possession de mon existence : parvenir à me normaliser.
Car pour le poète, créer, ça n'est jamais que travailler à retrouver en lui l'homme, à le retrouver pour le faire éclore et ainsi n'être plus un homme malade.
C'est de la maladie que naît l'homme capable de l'homme. Mais la maladie n'est pas une fin en soi. Il faut savoir la dépasser. Il faut savoir en faire un tremplin pour se rendre plus loin, je veux dire au-delà de l'homme, là où l'homme devient véritablement homme et par la magie de la poésie.
Les autres, ceux qui ont su dès le début se construire pour eux-mêmes et qui donc n'ont jamais fait l'expérience de la sexualisation, jamais il ne pourront se rendre au-delà de l'homme : jamais il ne leur sera donné de faire éclore en eux un homme véritablement homme.
C'est pourquoi on peut dire qu'il y a une nécessité à se construire contre soi-même. Ce n'est qu'ainsi en effet qu'on peut espérer pouvoir faire l'expérience de la sexualisation, donc l'expérience de la découverte en soi d'un autre.
Se sexualiser, c'est devenir fou et devenir fou, c'est être malade. Mais positivement malade. Car de cette maladie peut surgir une vérité qui nous rendra possible à l'homme.
Les autres, ceux qui pensent avoir à se penser fiers d'être des hommes normaux, il ne leur sera jamais donné de se rendre possible à l'homme car l'homme dont ils font l'expérience, ça n'est pas un homme mais quelque chose d'inerte. Quelque chose d'anormal. Quelque chose donc qui est bien en-dessous de l'homme.
Se sexualiser, c'est devenir fou. On devient fou parce qu'on aspire à briser les murs de sa raison, ces murs qui nous enferment dans la normalité des autres : dans une impossibilité à être un homme.
C'est parce qu'on vit la femme comme quelque chose d'impossible qu'on est porté à devenir fou pour s'extraire de cette normalité.
Mais devenir fou, c'est aussi tomber dans un puis extrêmement profond. Ce puis, je l'ai nommé l'espace de l'idiotie. On intègre cet espace en se faisant poète, c'est-à-dire en délirant et parce que le délire est la seule solution qui nous soit donnée pour briser le mur de la raison et ainsi n'être plus un homme faussement homme parce que condamné à vivre la femme comme quelque chose d'impossible. Impossible parce que condamné à penser selon les normes d'un univers de croyance qui n'est pas le nôtre. L'univers de croyance du Livre. Un univers de croyance qui nous instrumentalise pour nous permettre de vivre de façon à peu près normale auprès des autres. Mais à quel prix!
Mieux vaut donc devenir poète !
Mieux vaut donc devenir un mangeur de femmes !
Manger des femmes pour travailler à se faire idiot. Pour se foutiser, je veux dire ne jamais cesser de devenir fou et ainsi sombrer dans le puis, y sombrer continuellement et ainsi creuser, toujours creuser. Ce qui revient à investiguer l'espace de l'idiotie, cet espace interdit par la langue aux autres.
Être poète, c'est se loger au fond de l'espace de l'idiotie. C'est pourquoi être poète, c'est être un condamné. Condamné à ne pouvoir s'extraire de cet espace. Condamné à ne pouvoir vivre parmi les autres. Condamné donc à vivre en étranger parmi les hommes.
Risquer donc d'être lapidé de coups et de morsures par tous ces autres parce qu'ils sont habités de la haine de ceux qui ne parlent pas leur langue. Qui parlent une autre langue. Et qui pour cela vous accusent d'être un idiot, c'est-à-dire un être incapable de rendre gloire à Kant, le démiurge de la normalité humaine, c'est-à-dire le Grand-Prêtre de ceux qui vivent l'idiotie comme une hérésie.


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